14-11-2019 02:20 PM Jerusalem Timing

Les médias sociaux donnent une nouvelle vie à la guerre oubliée du Baloutchistan

Les médias sociaux donnent une nouvelle vie à la guerre oubliée du Baloutchistan

Un sanglant conflit est en cours depuis 2004 entre Islamabad et les rebelles locaux du Baloutchistan , qui réclament la sécession de cette province du sud-ouest.

Images de villages brûlés, de corps calcinés et appels à l'aide: face à la chape de plomb qui entrave les médias au Baloutchistan, les réseaux sociaux permettent de lever un coin du voile sur les violences sanglantes dans ce far-west pakistanais reculé.
   
Sur Twitter, une simple recherche sur l'"Opération Awaran", lancée en juillet par l'armée contre les rebelles indépendantistes baloutches, suffit pour faire apparaître des dizaines de photos, parfois difficilement soutenables, de corps criblés de balles.
   
Quantité de ces clichés, compliqués à authentifier, ont été mis en ligne par des militants et sympathisants indépendantistes baloutches ces derniers mois.
Ils disent interpeller ainsi la communauté internationale et les médias étrangers sur le sanglant conflit en cours depuis 2004 entre Islamabad et les rebelles locaux, qui réclament la sécession de cette province du sud-ouest, la plus pauvre du Pakistan malgré ses ressources minières et son ouverture sur la mer d'Arabie.
   
Des groupes de défense des droits de l'Homme accusent régulièrement les forces de sécurité pakistanaises d'y torturer et assassiner des séparatistes, y compris non-combattants.
   
Il est aussi reproché à l'armée et au gouvernement de minimiser les sévices de cette guerre qui aurait fait plusieurs milliers de morts et encore plus de disparus depuis dix ans, selon diverses estimations non gouvernementales.  
   
  'Trou noir' médiatique
   
 L'armée nie commettre de telles exactions et dénonce le "terrorisme" sanglant de groupes armés manipulés selon elle par des Etats hostiles au Pakistan, l'Inde en tête, dans cette région aux confins de l'Iran et de l'Afghanistan théâtre depuis des siècles d'obscures luttes d'influence.
 

Démêler le vrai du faux est un exercice qui peut s'avérer fatal.
   
La province est la plus meurtrière du pays pour les journalistes, avec au moins 12 morts depuis 2008, et les reporters y travaillent sous de multiples pressions, des autorités aux groupes armés islamistes ou nationalistes en passant par diverses mafias, selon Amnesty International.
   
Résultat: "le Baloutchistan est un trou noir en terme d'informations", déplore le directeur d'un journal local.
"Seule la version des forces de sécurité est transmise aux médias, qui publient cela", renchérit un rédacteur en chef local, Anwar Sajidi.
   
C'est donc grâce aux réseaux sociaux que les militants affirment montrer au "monde ce que le Pakistan fait au Baloutchistan", note Lateef Johar Baloch, qui s'est fait connaître l'an dernier par une longue grève de la faim relayée sur les réseaux sociaux.
   
Mais la crédibilité des informations qui circulent reste inégale.
"Certains déforment ou truquent les images qu'ils publient, alors que d'autres fournissent des informations rapides et exactes sur le conflit", souligne Arif Rafiq, chercheur au Middle East Institute.
   
L'autorité pakistanaise des télécommunications bloque l'accès à des sites militants comme ceux du BSO-Azad de Lateef Johar Baloch, une organisation étudiante sécessionniste qualifiée de "terroriste" par le gouvernement, ou encore celui du Baloch Hal, un rare site d'informations locales. Ils sont d'ailleurs hébergés sur des serveurs étrangers.
   
Et le filet pourrait se resserrer: le Parlement pakistanais étudie actuellement un projet de loi permettant de "bloquer l'accès" ou "retirer" des réseaux internet tout contenu "menaçant l'ordre public".
   
Au-delà des campagnes de communication, les réseaux sociaux sont aussi devenus des outils permettant aux militants indépendantistes de rester en contact, en évitant le téléphone trop surveillé.
   
  Question de survie ?
   
C'est notamment grâce aux écoutes téléphoniques que les services secrets pakistanais ont arrêté ceux qui étaient soupçonnés de liens avec des nationalistes, qui ont été "torturés", voire, à partir de 2010, "tués", leur corps abandonnés en bordure de route, dit Brahumdagh Bugti, chef du Parti républicain baloutche (BRP) qui vit en exil en Suisse.
   
Des milliers de personnes ont disparu selon des ONG telles que la Voix des disparus baloutches (VBMP). L'exécutif provincial a lui-même évoqué 800 corps, notamment de militants nationalistes, retrouvés entre 2011 et mi-2014. Mais les autorités reconnaissent tout au plus une trentaine de cas et la Cour suprême s'est saisie du problème pour tenter d'en évaluer l'ampleur.
   
Avant de trouver refuge au Canada cet automne, Lateef Johar Baloch communiquait par Skype, changeait régulièrement ses mots de passe en ligne et refusait de dévoiler sa localisation par crainte d'être arrêté.
   
Comme lui, les militants indépendantistes privilégient désormais Twitter, Facebook et les systèmes de messageries cryptées comme Skype ou WhatsApp, ou des réseaux en ligne privés (VPN) et serveurs proxys.
   
Mais "le gouvernement peut intercepter diverses données sur internet", y compris sur ces messageries, souligne Shahzad Ahmed, directeur de l'ONG pakistanaise Bytes for All, qui milite pour un libre accès au web.
   
La région est hyper stratégique pour Islamabad, car elle abrite le port de Gwadar, débouché d'un ambitieux projet de corridor économique reliant la Chine, influent bailleur de fonds, à la mer d'Arabie.
   
Sous la pression de Pékin, Islamabad a ces derniers temps multiplié les initiatives pour réduire les violences indépendantistes.
Mais ce répit n'empêchera pas les militants tels que Lateef Johar Baloch de continuer à défendre leur cause: "Notre combat va pouvoir continuer grâce aux réseaux sociaux".