25-01-2022 03:12 PM Jerusalem Timing

Un monde arabe en guerre avec lui-même

Un monde arabe en guerre avec lui-même

Un possible éclatement du monde arabe sur des lignes sectaires est une prophétie auto-réalisatrice.

Comme si les énormes dégâts causés par l’invasion us de l’Irak et l’occupation israélienne de la Palestine n’étaient pas suffisants, le monde arabe est maintenant engagé dans un processus d’auto- destruction fait de polarisation sectaire et de violence.

S’il est vrai que la Guerre d’Irak de 2003 a favorisé la montée des groupes sectaires, il est aussi vrai que maintenant, beaucoup de dirigeants arabes et de prédicateurs religieux, de même qu’un certain nombre d’intellectuels, attisent la haine sectaire et la bigoterie pour servir les luttes pour le pouvoir et l’influence.

Nous assistons maintenant dans les sociétés arabes à un hideux raidissement sectaire qui affecte aussi bien les façons de voir que le langage et les attitudes, enfermant les esprits dans un point de vue artificiel et buté obscurcit la pensée et ferme les cœurs.

La peur et la confusion qui découlent de ce phénomène forcent de nombreuses personnes à accepter les mythes enrobés de sectarisme qui diabolisent telle ou telle croyance et en arrivent à justifier les crimes les plus horribles, comme ceux commis par Daesh contres les minorités chrétiennes et les Yazidis d’Irak.

Langage sectaire

Le langage sectaire n’est plus la spécialité des milieux ouvertement sectaires, il envahit maintenant la langue de tous les jours et s’exprime aussi bien de façon manifeste dans une terminologie spéciale, qu’au travers d’analyses soi-disant « neutres » des évolutions politiques de la région et d’ailleurs.

Telles que celles par exemple qui reprennent l’idée répandue que l’Iran est la cause de toutes les catastrophes qui tombent sur la région. C’est l’Iran par exemple qui aura délibérément provoqué la meurtrière bousculade de la Mecque en septembre et il est, bien sûr, connu depuis longtemps que la guerre entre l’Iran et l’Irak aura été provoquée par le sinistre plan qui vise à imposer la domination de Chi’a sur les Sunnis du monde arabe.

Le fait que plus de 450 Iraniens aient été tués dans la bousculade ou que la guerre de 1981 ait commencé quand l’ancien président Saddam Hussein a abrogé l’accord d’Alger de 1975 (qui, rappelons-le, avait mis fin à un conflit de tracé de frontières) sont commodément écartés pour ne retenir que la version sectaire.

Fait assez étrange, un tel sectarisme dans le langage ne prévalait pas pendant les huit années de guerre entre l’Iran et l’Irak alors que l’on sait que ce furent les États arabes pro-occidentaux, c’est-à-dire les pays à majorité sunnite, qui avaient incité Saddam à provoquer la guerre.

La propagande chauviniste était présente, bien sûr, mais aussi abjecte qu’elle était, elle n’était pas religieusement sectaire, elle tentait plutôt de rallier les masses arabes autour de l’Irak sous la bannière pan-arabiste contre le soi-disant complot perse visant à conquérir le monde arabe (…)

Anti-colonialisme et cause palestinienne

Dans un passé récent, ce n’était pas du tout le sectarisme anti-Chi’a qui prévalait dans la psyché collective arabe mais plutôt l’anti-colonialisme hérité des luttes pour l’indépendance, et le soutien à la cause palestinienne.

Cet anti-colonialisme explique pourquoi, à l’exception des régimes pro-occidentaux, la majorité des Arabes soutinrent et célébrèrent ouvertement la révolution iranienne de 1979 qui renversa le Shah Rédha Pahlevi, un homme perçu à l’époque comme le gendarme de la région au service des intérêts des USA et d’Israël.

C’étaient les régimes arabes pro-occidentaux qui craignaient l’Iran post-révolutionnaire et incitaient à la haine à son encontre, non pas pour des raisons religieuses sectaires mais pour des raisons liées à la féroce rivalité d’influence et de pouvoir dans la région.

Ce ne fut qu’une décennie plus tard que la peur de l’influence iranienne sur les Musulmans Chi’ites dans le Golfe – influence exagérée - devint une préoccupation majeure pour ces régimes, une préoccupation qui fut aussi utilisée pour réprimer l’opposition intérieure.

Le ralliement contre la « menace Chi’a » qui prit son essor en 2004 faisait partie de la formation, parrainée par les USA, d’un axe des États Arabes « modérés » face à l’axe Chi’a mené par l’Iran. Il s’agissait d’affaiblir le soutien au Hezbollah et au Hamas afin d’amoindrir leur résistance à Israël.

C’est le roi Abdallah de Jordanie qui, en 2004 ainsi qu’en 2007, rendit le sentiment anti-Chi’a plus acceptable en prônant l’idée de la nécessité urgente d’affronter l’expansion du Croissant Chi’a dans la région.

Le monarque jordanien parlait de l’expansion d’un croissant idéologico-politique parrainé par l’Iran plutôt que d’une confrontation religieuse, mais ses paroles donnèrent plus de vie à la bête immonde du sectarisme religieux.

Les expressions toutes faites d’ « expansion chi’a » ou de « menace chi’a » se sont incrustées dans la langue arabe écrite à côté de qualificatifs dégradants tels que « Khawaridj » (ceux qui sont sortis de l’Islam) et « Safawis » (en référence à la dynastie safavide qui régna en Iran au 16ème siècle).

Des prédicateurs aveuglés par les préjugés

Il est choquant de constater que beaucoup d’individus appartenant à l’intelligentsia arabe, non seulement utilisent ce langage qui stigmatise l’autre, mais se laissent entraîner par les discours des prédicateurs sectaristes tels que Mohamed Al-Arifi qui ne cesse d’attiser les flammes de la haine anti-Chi’a (…)
 Mais c’est l’EIIL (NDT : Daesh) qui a été le premier à déclarer la guerre aux Chi’ites dans une lettre de son fondateur, le Jordanien Abou Mossaab Al Zarqawi - tué en 2006 - lettre envoyée au dirigeant en second de El Qaeda , Ayman Ezzawahiri qui rejeta immédiatement cette idée parce qu’elle menait les Musulmans à tuer d’autres Musulmans.

Cependant, la propagande anti-Chi’a n’affecta la popularité du mouvement chi’ite libanais Hezbollah que quand celui-ci envoya des forces en Syrie pour aider le régime. Hassan Nasrallah justifia l’action par la nécessité de protéger le sanctuaire historique de l’héroïne chi’ite Sayeda Zeineb situé dans les quartiers Sud de Damas (…)

Un slogan qui sème la discorde

L’évolution des attitudes à l’égard du Hezbollah atteignit une étape dangereuse quand le slogan de discorde « résister au Chi’ites » remplaça les slogans unificateurs de « résister à Israël » et de « pain, libération et justice sociale » des révolutions arabes.

En détournant l’attention des peuples arabes de la lutte pour les droits palestiniens et les revendications socio-économiques, les régimes arabes font d’une pierre deux coups : ils justifient aussi bien leur alliance avec les USA que leur répression de toute contestation interne.

Que le sectarisme déchire les sociétés arabes n’est pas un souci majeur pour la plupart de ces régimes puisqu’il n’est pour eux qu’un moyen comme un autre de diviser et de dominer les peuples tout en justifiant guerres et répression.

En définitive, les néo-conservateurs américains, qui ont déployé de gros efforts depuis les années 1990 pour donner vie à un tel scénario, pourront maintenant prendre leur retraite et se reposer puisque beaucoup d’Arabes, pour diverses raisons, sont simplement en train de réaliser la prophétie d’un monde arabe éclaté en fragments sectaires.

Avec Info-Palestine